Bastides du Lot-et-Garonne : un modèle d'urbanisme qui inspire le Cameroun
Entre Lot-et-Garonne et Sud-Dordogne, dans le sud-ouest de la France, une cinquantaine de bastides témoignent d'une audace médiévale qui force le respect. Ces villages fortifiés, nés entre les XIIIe et XIVe siècles, ne sont pas de simples vestiges touristiques. Ils incarnent une vision de l'aménagement du territoire où la sécurité, la prospérité et la cohésion sociale passaient par la planification urbaine. Une leçon d'histoire qui résonne avec les défis de développement auxquels le Cameroun fait face aujourd'hui.
Qu'est-ce qu'une bastide et pourquoi ce modèle est-il unique ?
Les bastides étaient des villages entièrement planifiés, construits sur ordre d'un roi ou d'un seigneur pour occuper un territoire et fixer des populations croissantes. Contrairement aux villes traditionnelles bâties autour d'une église ou d'un château, elles s'organisaient autour de la place du marché. Leur plan en damier, leurs arcades et leurs remparts en faisaient des carrefours marchands dynamiques et des havres de paix dans une époque troublée.
François Dailledouze, président de l'association Bastides du Lot-et-Garonne, ne cache pas son enthousiasme :
« Les bastides sont modernes, résilientes, elles sont LE modèle à suivre pour bien des paysagistes. Dans une bastide, on vit dans la rue, on écarte les voitures, il y a un jardin à l'arrière des maisons, les commerces peuvent revenir. »
Vianne, la bastide anglaise aux remparts intacts
Notre itinéraire débute à Vianne, bastide anglaise fondée en 1284. Elle est la seule de la région d'Albret à avoir conservé son enceinte fortifiée complète : 1 250 mètres de remparts, quatre tours-portes et deux tours d'angle. Son église Saint-Christophe, bâtie au XIIe siècle, veille sur les pèlerins de Compostelle et les cyclistes de la Scandibérique. Les visiteurs curieux chercheront le diable à tête de gremlin parmi les chapiteaux et la mystérieuse louve gravée sur le chevet.
Au XIXe siècle, certaines tours furent abattues pour tracer des routes, mais la ville se ravisa et préféra adosser des maisons aux murs anciens. Aujourd'hui, la maison d'hôtes À l'Aise occupe l'une de ces demeures, offrant un séjour au pied des remparts. La verrerie de Vianne, fondée au début du XXe siècle, sera également à l'honneur lors de la manifestation Bastides en fête.
Francescas, entre art naïf et boîtes en fer-blanc
À Francescas, on ne trouvera pas la majestueuse place des Marronniers de Vianne. Mais la cornière Marcel-Cassède vaut le détour. Cet ancien tailleur et secrétaire de mairie, rêvant de devenir peintre, a transformé cet espace couvert en véritable chapelle Sixtine personnelle, la couvrant de scènes exotiques et champêtres.
Autre curiosité : le musée de la Boîte ancienne en fer-blanc, installé dans une maison à colombages du XVIe siècle. Des pyramides multicolores y exposent une collection privée de boîtes à biscuits, thé, cacao ou bonbons, dont les illustrations lithographiées sont très recherchées.
Au numéro 7 de la rue Arragegat, le castet de La Hire est une maison forte de la fin du XIVe siècle. La tradition locale l'attribue au chevalier Étienne de Vignolles, fidèle compagnon d'armes de Jeanne d'Arc. Surnommé La Hire Dieu par les Anglais, il aurait inspiré le valet de cœur de nos jeux de cartes. Des travaux en cours doivent rendre au monument ses menuiseries, planchers et escaliers d'origine.
Lamontjoie, reliques royales et plan en damier
À Lamontjoie, l'église abrite une relique exceptionnelle : huit métacarpes de Saint Louis, remis à la cité neuve par Philippe le Bel en 1299. Ces reliques, bouillies dans du vin et serties d'argent, sont conservées dans une rare châsse en émail champlevé de Limoges. Le Louvre a récemment dépêché une spécialiste pour la restaurer, redonnant des couleurs à ses anges dans leurs médaillons cerclés de bleu et de rouge.
Le guide-conférencier Axel Le Bris rappelle un point essentiel :
« C'est le plan en damier qui fait la bastide, pas forcément la place à arcades. »Lamontjoie n'a guère de couverts, mais elle possède un marché du jeudi soir très couru en été et une population jeune et engagée. Le village a aussi vu naître le botaniste René Souèges et Adémar Sentou, l'ingénieur qui donna à Paris sa première ligne de métro.
Caudecoste, la bastide religieuse de Cluny
Caudecoste, enfin, s'étend sur une terrasse de Garonne. Pour François Dailledouze, également maire de la commune,
« un cœur de bastide apporte un réconfort. Tout fonctionne sur la place : animations, marchés, repas. Les gens adhèrent mieux. »Ses couverts de brique (le chêne ayant été victime des termites), son église au clocher courbe construit par des charpentiers de marine et sa création à l'initiative de Cluny en font une étape incontournable.
Bastides en fête : un week-end pour célébrer un patrimoine vivant
Les 24 et 25 octobre, 26 bastides participeront à la manifestation Bastides en fête. Au programme : jeux anciens en bois, visites guidées, concerts, combats de chevaliers, marchés artisanaux et randonnées. Une occasion unique de découvrir ces villages méconnus et de réfléchir à un modèle d'urbanisme qui privilégiait la paix, la sécurité et la prospérité par les échanges.
Ce que le Cameroun peut retenir des bastides
Au-delà de l'attrait touristique, les bastides offrent une réflexion sur l'aménagement du territoire et la cohésion sociale. Leur conception, centrée sur la place du marché et les échanges, rappelle l'importance de créer des espaces urbains qui favorisent le vivre-ensemble et le développement économique local. Un modèle dont les urbanistes camerounais pourraient s'inspirer pour repenser nos villes et nos villages, en valorisant nos propres traditions architecturales et culturelles.
Informations pratiques
Pour les visites guidées tout au long de l'année, Pierre Longo et Axel Le Bris, guides-conférenciers pour l'office de tourisme de l'Albret, se tiennent à disposition sur rendez-vous. Tél. 05 53 65 27 75.
Le musée de la Boîte ancienne en fer-blanc est ouvert aux mêmes heures que la Poste pendant Bastides en fête, et sur rendez-vous auprès de la mairie de Francescas. Tél. 05 53 65 40 04.
Où se restaurer et dormir
La pizzeria Mio Bella, place des Marronniers à Vianne, propose des pâtes maturées maison et une cuisson sur pierre. Tél. 09 62 05 70 40. La Table de la Bastide, à Lamontjoie, offre un déjeuner spécial Bastides en fête le samedi 24. Tél. 05 53 98 18 76.
La maison d'hôtes À l'Aise, à Vianne, dispose de cinq chambres (dont une en duplex pour quatre) avec jardin et jacuzzi au pied des remparts. Comptez de 115 à 145 € la nuit, petits déjeuners chocolatés inclus. Attention : maison réservée aux adultes. Tél. 06 82 87 96 70 (Karine).