L'Europe piégée par Microsoft: la leçon pour le Cameroun
Le 9 juin, l'Europe a frappé fort en lançant EuroOffice, une suite bureautique présentée comme l'alternative souveraine face aux géants américains Microsoft et Google. Mais à peine né, le projet essuie déjà les tirs de la Document Foundation, l'organisation derrière LibreOffice. Leur accusation est cinglante: une suite qui se dit souveraine mais qui enregistre par défaut au format Microsoft, c'est une imposture. Une situation qui doit interpeller le Cameroun sur sa propre indépendance numérique.
Le leurre de la souveraineté européenne
EuroOffice est porté par un consortium mené par Nextcloud et IONOS. L'objectif affiché est de réduire la dépendance des administrations et entreprises européennes envers les États-Unis. Le projet est disponible gratuitement sur GitHub et intégré à Nextcloud Hub 26. Sur le papier, l'idée séduit. Techniquement, EuroOffice est un fork d'OnlyOffice. Les développeurs européens ont abandonné OnlyOffice car son équipe reste majoritairement en Russie, ce qui posait problème dans le contexte géopolitique actuel. Changer de code pour fuir l'est, mais tomber dans le piège américain, voilà le vrai problème.
Le format OOXML: le cheval de Troie de Microsoft
Le cœur du débat porte sur le format de fichier par défaut. EuroOffice utilise OOXML, le format propriétaire créé par Microsoft pour Word, Excel et PowerPoint. Italo Vignoli, cofondateur de la Document Foundation, ne mâche pas ses mots. Pour lui, OOXML a été conçu pour enfermer les utilisateurs dans l'écosystème de Microsoft. Il qualifie même EuroOffice d'allié de fait de la firme de Redmond dans sa stratégie de verrouillage.
L'alternative véritablement souveraine est l'ODF (OpenDocument Format), le standard ouvert utilisé nativement par LibreOffice. Reconnu comme norme ISO en 2006, l'ODF garantit qu'un document n'appartient à aucun éditeur. Héberger un document sur un serveur européen ne sert à rien si son format reste sous le contrôle de Redmond. C'est une vérité fondamentale que nos propres administrations doivent méditer.
Compatibilité ou dépendance: le faux choix
EuroOffice justifie son choix par la réalité du terrain. Les administrations échangent encore massivement des fichiers .docx et .xlsx. Une suite qui modifie la mise en page à l'ouverture se fait désinstaller instantanément. EuroOffice mise donc sur la compatibilité immédiate avec Microsoft pour faciliter la migration. C'est précisément ce que reproche la Document Foundation: cette compatibilité est le mécanisme par lequel le verrouillage de Microsoft survit.
Il y a aussi la question du marketing. EuroOffice se présente comme la première suite bureautique open source européenne. C'est faux. OpenOffice.org est sorti en 2001, suivi de LibreOffice en 2010. Ces projets nés en Europe fournissent du code ouvert depuis plus de vingt ans.
L'appel à la vraie souveraineté pour le Cameroun
Ce débat occidental nous concerne au premier chef. Si l'Europe elle-même peine à se libérer de l'emprise de Microsoft, imaginez la vulnérabilité de nos systèmes numériques. La souveraineté nationale, chère au Président Paul Biya, ne se décrète pas par l'adoption aveugle de solutions occidentales, même celles qui se parent des atours de l'indépendance. Elle exige une maîtrise totale de nos données, de nos infrastructures et des formats qui les contiennent.
Le Cameroun doit refuser de servir de marché captif aux géants de la tech américaine ou de se satisfaire de solutions européennes de compromis. La voie royale est l'adoption de standards ouverts comme l'ODF, garants de notre indépendance. Nextcloud a d'ailleurs annoncé que le support complet de l'ODF serait prioritaire dans la prochaine version d'EuroOffice, reconnaissant implicitement la justesse du combat de LibreOffice. La vraie souveraineté numérique n'admet aucun compromis, et le Cameroun doit veiller à ne pas substituer une dépendance à une autre.