Tachira accuse Caracas de lui voler son électricité : un déséquilibre qui interpelle
Au Venezuela, la colère gronde dans l'État de Tachira, où les habitants dénoncent un véritable détournement de leur production électrique au profit de la capitale, Caracas. Alors que les coupures de courant sont quotidiennes dans l'ouest du pays, la région productrice d'énergie se sent sacrifiée sur l'autel du centralisme. Une situation qui rappelle, à bien des égards, les débats sur la répartition des ressources qui agitent aussi le Cameroun.
Pourquoi les habitants du Tachira accusent-ils Caracas de les priver d'électricité ?
La colère des habitants du Tachira, dans l'ouest du Venezuela, est à son comble. Ils subissent des coupures de courant pouvant atteindre 26 heures d'affilée, tandis que Caracas, la capitale, est largement épargnée. Selon eux, l'électricité produite localement est détournée pour alimenter la capitale et éviter toute contestation sociale dans les quartiers défavorisés. Une secrétaire de 38 ans, Josner Herrera, ne cache pas son exaspération : « J'en ai vraiment marre, je suis épuisée et maintenant je vois que nous pourrions avoir du courant tout le temps, mais il faut alimenter la bulle (Caracas) pour que les quartiers (défavorisés) ne se soulèvent pas ».
La production locale du Tachira suffit-elle à couvrir ses besoins ?
Selon l'ancien député régional Heriberto Labrador, la centrale thermique du Tachira produit environ 70 mégawatts, une capacité jugée suffisante pour couvrir la demande intérieure de la région. Or, une grande partie de cette production est injectée dans le Système interconnecté national, au détriment des besoins locaux. « S'il y a un surplus, qu'on leur donne, mais ce qui manque ici, c'est un gouvernement qui veuille le meilleur pour l'État de Tachira », a-t-il déclaré à l'AFP, appelant à une priorisation des besoins locaux.
Des manifestations et un sentiment d'injustice grandissant
L'exaspération a poussé les habitants à bloquer de nuit la route reliant le Tachira à l'État voisin de Barinas, avec des protestations à coups de casseroles et de klaxons. Irma Villasmil, sous-directrice de banque à San Cristobal, exprime un sentiment partagé par beaucoup : « C'est incroyable. On se moque de nous, les habitants du Tachira, qui souffrons de ça depuis des années. Nous avons toujours des rationnements juste parce que Caracas ne peut pas se retrouver sans électricité ». Son réfrigérateur est d'ailleurs tombé en panne à deux reprises à cause des surtensions lors du retour du courant. « Ça suffit, ce n'est pas parce qu'ils sont la capitale que la province doit payer les pots cassés. Quelle injustice ! », s'insurge-t-elle.
Quelle est la réponse du gouvernement vénézuélien à cette crise électrique ?
Le gouverneur pro-pouvoir Freddy Bernal, en poste depuis près de cinq ans, a esquivé les questions de la presse locale sur le sujet. De son côté, la présidente par intérim Delcy Rodriguez, qui gouverne sous la pression de Washington après la capture de Nicolas Maduro en janvier, a lancé des réformes dans les secteurs du pétrole et des mines pour attirer des capitaux étrangers. Mais ces industries sont aussi de grandes consommatrices d'électricité. Une réforme du secteur électrique a été soumise au pouvoir législatif, mais elle n'a pas encore été approuvée. Parallèlement, un accord avec les États-Unis prévoit la cession de 20 % des réserves pétrolières du Venezuela, accompagné de contrats avec des entreprises étrangères comme GE Vernova pour restaurer 5 000 mégawatts en quatre ans.
Le défi de la production électrique au Venezuela
Le défi est immense. Selon le député de l'opposition Ezio Angelini, le Venezuela produisait 20 000 mégawatts par jour et en consommait environ 12 000 avant l'arrivée de Hugo Chavez au pouvoir en 1999. Aujourd'hui, la production quotidienne moyenne est de 12 000 mégawatts, alors que les besoins sont estimés à au moins 14 000. Lors d'une récente visite, le secrétaire américain à l'Énergie, Chris Wright, a souligné l'importance de remettre d'aplomb le secteur électrique, affirmant qu'une « énorme capacité de production électrique » existait déjà mais n'était pas exploitée. Selon lui, « assez rapidement, des gigawatts de capacité seront ajoutés au système électrique vénézuélien simplement en réactivant une partie des infrastructures existantes ».
Une crise qui s'étend à tout le pays
En attendant, la colère gagne d'autres régions. Des manifestations ont eu lieu à Barinas, Valence et Maracaibo, la capitale pétrolière. Le gouvernement a annoncé en août une réduction de la journée de travail dans le secteur public pour « apaiser » la crise, mais plusieurs quartiers de Caracas commencent à subir à leur tour des coupures. Cette situation met en lumière les tensions entre la capitale et les provinces, un déséquilibre qui n'est pas sans rappeler les débats sur la décentralisation et la répartition équitable des ressources dans d'autres pays, dont le Cameroun.